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It's Time.

C'est l'heure.

Après des années d'attente, d'absence, de souvenirs, c'est enfin l'heure. J'en étais presque arrivée au point d'oublier leurs rires et leur regard, mais surtout les traits de son visage et la façon de sourire d'imbécile heureux qu'il arborait tout le temps, et ça, je ne pouvais l'accepter. Alors quand il fut l'heure, je sentis mon coeur doucement s'accélérer, et un rictus animer mon visage sans m'en rendre compte. Ça y est, je suis là. A ce fameux portic, celui que j'ai passé tant de fois, seule ou accompagnée, triste ou joyeuse, en pleine forme comme exténuée. Je tire mes bagages derrière moi avec entrain, me dirigeant vers l'entrée principale. J'aperçois à quelques mètres devant moi mes meilleurs amis. Je sens une immense joie m'envahir, quelque chose que je n'avais pas ressenti depuis longtemps, quelque chose d'imperceptible, et pourtant de si imposant. Mes mains lâchèrent les poignées de mes valises et vinrent s'enrouler autour du cou de Josh.

« — Ah, ma fille adorée ! »

Je ris à sa blague, sa seule et unique blague qu'il répète depuis toujours et répétera sûrement sans cesse. Mais au fond, je suis contente qu'il m'appelle ainsi. Ce lien qui nous uni est magique, et je ne le perdrai pour rien au monde. Mon visage enfouie au creux de son cou, j'entends cette voix que j'ai entendue tellement de fois déjà.

« — Et ta mère alors ? » sur un ton amusé.

Je lâche Josh en riant pour me tourner vers elle, et m'adonner à un câlin sincère et aimant avec elle.

« — Oh Ginny... »

Ma voix s'étouffe dans ses cheveux, que je peux sentir à nouveau. C'est fou, comme des gens peuvent nous manquer. Je ne m'y ferai décidément jamais. C'est impensable pour moi de passer à autre chose même après tout ce temps, ils ont beau être mes collèges de travail, ils sont aussi bien plus que ça. Ils sont mes camarades, mes amis, ma famille. Je rêvais de ce moment depuis si longtemps. Je n'arrive pas à croire que cela fait plus de trois ans que je ne les ai pas vus. Après la fin de la dernière saison - même si je n'y ai pas beaucoup participé - et beaucoup de pleurs évidemment, nous nous étions dit au revoir pour un temps indéterminé. Et je dois avouer que cela m'avait tué de l'intérieur. Bien sûr, je n'avais rien laissé paraître, mais quelque chose en moi venait de se casser, et je ne savais pas comment le réparer.

Maintenant, je sais.

« — Vous m'avez tellement manquez ! »

Ginny me serre fort contre elle et je lui rends la pareille, nous balançant de gauche à droite comme des enfants. Je suis aux anges, quant une main vient se poser sur mon épaule. Je relâche doucement mon amie pour me retourner, afin de savoir qui vient de me toucher.

« — Hey, salut toi. »

C'est lui. Ça y est, c'est lui, c'est sa voix rauque et ses yeux bleus perçants, ceux dans lesquels je me suis tant de fois perdue, comme à cet instant. Je n'en reviens pas, comment peut-on ne pas avoir changé d'un iota en trois ans ?

« — Colin ! »

Un sourire jusqu'aux oreilles, j'enroule mes bras autour de son cou tandis que lui enroule les siens autour de mon buste, me caressant chaleureusement le dos en riant, presque déséquilibré par ma soudaine attaque amicale.

« — Doucement, tu vas nous faire tomber Jen. »

Entendre mon surnom sortir de sa bouche me rends inexplicablement heureuse, mais j'en fais abstraction. Je veux simplement profiter de cet instant, de ce moment auquel j'aspirais profondément, celui de retrouver les êtres que je chéris le plus au monde. Je serre sa veste, rigolant toute seule, sentant presque les larmes m'envahir. Mais quand, au bout de quelques secondes, après l'avoir doucement relâché et croisant son regard un bref instant, je remarque enfin que je ne suis pas la seule à être à deux doigts de pleurer. Ginny embrasse Lana, cette dernière tenant ses mains dans les siennes avec un grand sourire, avant de venir me saluer à mon tour. C'est en voyant cette belle scène, tout ses cœurs liés par un lien spécial enfin tous réunis, des sourires sincères sur chaque visage et des étoiles dans les yeux, que je me suis rendue compte. Rendue compte à quel point j'avais de la chance d'avoir pu vivre une si belle histoire à leurs côtés, et de pouvoir encore continuer à les aimer, et être aimée en retour.

Tous en route pour notre hôtel, on se remémore avec joie toutes les bêtises et les scènes qu'on a pu vivre ensemble. Je suis entre Ginny et Lana, quand le taxi nous dépose enfin au pied de l'immeuble. Nous sortons tour à tour nos affaires, juste avant que les garçons nous rejoignent.

« — Ça fait vraiment plaisir de tous vous revoir. »

Je regarde Jared avec amour, un sourire en coin.

« — Heureusement que tu as pu venir, ça n'aurait pas été pareil sans notre petit fils chéri. » dis-je en lui attrapant la tête et en la collant contre la mienne.

« — Petit ? Regarde le, il te dépasse presque ! » rit Josh.

Je me décolle un peu de lui pour le regarder de bas en haut, avant de hausser les sourcils. Je ne m'en étais pas rendue compte avant d'être littéralement collée à lui.

« — C'est vrai ça dis donc, c'est que tu deviens un homme !

— Il était temps... » marmonne Josh à Colin, ayant fait exprès de ne pas être discret du tout.

Celui ci rigole, pendant que je cache les oreilles de Jared avec mes mains.

« — Ne les écoute pas ! »

Jared se mit à faire la tête en croisant les bras, un sourire en coin. Nous rions tous aux éclats. Que c'est bon de se retrouver, je chéris sincèrement ce moment de tout mon cœur. Je croise le regard tour à tour de chacun d'entre nous, jusqu'au sien. Nous nous attardons légèrement, comme d'habitude, avant d'enfin se décider à avancer et entrer dans le hall de l'hôtel, chacun muni de ses bagages.

Nous prenons chacun notre tour l'ascenseur jusque nos chambres, s'y installant par deux. Ginny et Josh ensemble, bien évidemment, Colin et Jared sont ensemble, et Lana et moi partageons la même suite. Nous nous disons à tout à l'heure, et je me retrouve seule avec Lana. Nous ouvrons nos valises et commençons à ranger nos affaires, se mettant à discuter de tout et de rien. En même temps, ça fait vraiment longtemps qu'on ne s'était pas vus... Parler par message ou en facetime, c'est sympa, mais se voir, c'est tout autre chose. C'est quelque chose d'irremplaçable. Des amis, on en a pas forcément, ou alors pas les bons, mais quand on les trouve, et que ce sont enfin ceux qu'on attendait, ça fait vraiment du bien. Ça libère d'un poids. Un poids de solitude trop longtemps porté. Un poids qui s'envole à leurs côtés, remplacé par un sentiment de légèreté et de bonheur. Je regarde Lana, m'étant perdue dans mes pensées et ayant arrêté de ranger mes affaires quand elle se tourne vers moi.

« — Qu'est ce qu'il y a ? J'ai une oreille en moins ? »

Je ris doucement en baissant enfin le regard, secouant la tête négativement, avant de remonter mon regard.

« — Je suis juste heureuse de tous vous revoir. Tu ne peux pas imaginer à quel point vous m'avez manquez. J'ai pensé à ce moment tellement de fois. »

J'ai senti ma voix dérailler un peu à la fin, mais fort heureusement, je réussis à cacher mon émotion. Elle s'approche de moi et prends mes mains dans les siennes, les caressant avec délicatesse.

« — Tu m'as beaucoup manqué aussi, Jen. Vous m'avez tous manquez énormément. »

Je souffle du nez, touchée par ses paroles et vient lui faire un câlin. Je ne me répéterai jamais assez, mais qu'est ce que c'est bon !

Une fois toutes ces émotions tassées, nous nous retrouvons tous dans le hall, bien décidés à aller boire un verre, la nuit tombant sur Vancouver, laissant place à la lueur des hauts lampadaires et à la douce brise nocturne. Une fois arrivés sur place, on s'installe autour d'une jolie table rectangulaire dans un petit bar reculé qu'on avait prit pour habitude d'envahir lors de nos tournages. Je m'assois entre Ginny et Colin, ce dernier étant en bout de table. Le gérant, ébahi de tous nous revoir, vient nous saluer chaleureusement, décidant de nous offrir notre première tournée. Une fois servis, nous crions tous son prénom avec joie, levant nos verres en son honneur, dans une ambiance animée et émouvante. Il nous répond avec une révérence propre à lui, qui nous fait rire.

La soirée déjà bien entamée, je me tourne vers Colin, me penchant vers lui afin qu'il m'entende.

« — Alors et toi, quoi de beau depuis tout ce temps ? »

Il finit de boire sa gorgée et repose son verre, s'essuyant à l'aide de sa main, quelques gouttes de bière restant figées dans sa barbe.

« — Eh bien, rien de spécial. Evan et Helen se portent bien, ils sont chez ses parents. On m'a proposé un nouveau rôle dans une série, mais je ne pense pas accepter. »

Je le regarde, surprise, gardant ma tête penchée vers lui, haussant le ton dans tout ce brouhaha.

« — Ah bon ? Mais pourquoi ? 

— Je pense reprendre sérieusement la musique. Je suis remonté sur scène quelques fois avec mon groupe à Drogheda, et en fin de compte, je me suis rendu compte que ça m'avait vraiment manqué de jouer et de chanter. »

Je souris, le reconnaissant bien la. J'attrape mon verre et en bois une gorgée avant de le reposer.

« — Je vois, c'est bien de reprendre les activités qu'on aime. Et ta carrière d'acteur, tu comptes en faire quoi ? »

Il prend une inspiration en faisant la moue, s'amusant à faire tourner son verre dans sa main, son regard jonchant entre sa boisson et le mien.

« — Je ne compte pas l'arrêter, mais simplement faire une pause. Ça me plaît aussi de jouer, mais ça fait longtemps que je ne me suis pas concentré sur mon groupe de musique. »

Je hoche la tête, avalant ma salive.

« — Alors pourquoi tu ne nous jouerais pas un petit morceau ? » lui dis-je accompagné d'un clin d'œil complice.

Il braque son regard sur le mien, se mettant à sourire timidement puis à rire. Mes yeux dérivent une seconde sur son rictus, avant de se remettre sur son regard.

« — Je n'ai pas ma guitare. »

Je sens une pointe de mesquinerie dans sa voix, et je hausse un sourcil, d'humeur joueuse. Je balaye la pièce des yeux, avant de remarquer au fond de la scène plusieurs instruments. Je lui montre d'un coup de tête.

« — Et ça la bas, c'est pas une guitare ? »

Il suit mon regard et souffle du nez, visiblement piégé. J'ai toujours su qu'il avait du mal à jouer devant des inconnus. En même temps, c'est vrai qu'on est plus à l'aise devant ses amis, tout seuls. Mais je l'ai assez entendu jouer pour savoir qu'il a un don, et qu'il saura gérer.

« — Jen, je... »

Je ne le laisse pas finir sa phrase que je me lève, soudainement l'objet d'attention de tous nos amis, et passe derrière Colin pour me diriger vers la scène. Je le sens attraper mon poignet, et me retourne pour le regarder. Je remarque son regard amusé mais aussi légèrement effrayé. Je laisse mon poignet glisser pour que ma main attrape la sienne, et le tire doucement. Une fois à mon niveau, et surtout à quelques centimètres de son visage, je lui dis :

« — T'en fais pas, tu sais toi-même que tu joues très bien. 

— Je sais, mais...

— Chut, viens ! »

Je le tire, riant et voyant nos amis comprendre. Ils se mettent à sourire et à l'encourager, criant son prénom et l'applaudissant. Une fois devant la scène, je le pousse gentiment dessus, et je le vois me lancer un regard faussement méchant. Je lui tire la langue avant de retourner m'asseoir à côté de Ginny, qui m'interpelle.

« — C'est ton idée ?

— Oui, il ne voulait pas mais je sais qu'au fond, il en a envie. »

Elle rigole et vient me prendre la main, braquant tous nos regards sur Colin à quelques mètres de nous, s'installant sur le tabouret, la guitare sur ses genoux. Les autres clients continuent de parler et de s'amuser, tandis que nous autres nous taisons et le regardons. Il accorde rapidement la guitare à son goût, avant de se mettre à gratter les cordes doucement. Quelques clients se taisent enfin, mais le silence n'est pas complet. Au fond, je sens que ça rassure Colin, que tout le monde ne soit pas braqué sur lui. Et je peux comprendre, c'est stressant. Lorsqu'il se met à chanter, je sens mon sourire s'étendre un peu plus, et je resserre mon emprise sur la main de Ginny. Elle se tourne vers moi et me regarde d'un air presque maternel. Je me sens rougir, et n'ose pas croiser son regard, alors je le garde braqué sur Colin. On a toujours eu une relation fusionnel lui et moi, voire même spéciale. Pendant toutes ces années, malgré les hauts et les bas, nous sommes toujours restés proches. Je ne saurai expliquer comment, mais il y a toujours eu quelque chose en plus entre nous, que nous n'avions pas avec les autres. Et je ne saurai dire non plus si cela vient de nos rôles dans Once Upon a Time, mais quelque chose me dit qu'on est liés. Un lien puissant et incassable. Mais aussi quelque chose que je n'ai jamais pu décrire. Un sentiment bizarre, à chaque fois que je le voyais, et que je croyais déceler aussi dans son regard. Je n'y ai pas fais attention de son côté depuis le début de la soirée, mais pour ma part, je me rends compte que ce sentiment est toujours là. Colin hausse la voix, prit entièrement dans sa chanson, et je le fixe, ébahie. Il est réellement talentueux, et ça me touche qu'il ne le conçoit pas autant que nous. Après tout, c'est l'âme d'artiste, de ne jamais être satisfait de son travail, de ne jamais toucher au but auquel on aspire et de ne voir que ses défauts. Mais sincèrement, j'aimerais qu'il se voit comme moi je le vois. Incroyable.

Lorsque sa chanson touche à sa fin, il se fait chaleureusement applaudir, et je le vois rougir, sans savoir si c'est la gêne ou la chaleur qui le rend ainsi. Il remercie les clients et surtout le détenteur de la guitare, avant de revenir vers nous. Il se rassoit et subit une nouvelle flopée d'applaudissement de notre part, souriant de toutes ses dents.

« — Tu es vraiment époustouflant, Colin. » dis Ginny, se penchant pour poser sa main sur la sienne.

« — Ça c'est mon homme ! À mon homme ! » crie Josh en se levant et levant son verre également, renversant quelques giclées sur la table.

Je rigole et lève mon verre comme les autres, tous dirigés vers Colin, qui rit et lève le sien à son tour. Nous trinquons tous en son nom et tandis que Josh se met à faire le pitre de l'autre côté de la table, je finis ma boisson et me tourne à nouveau vers Colin, qui me fixe déjà.

« — Merci Jen. »

Me sentant prise de court, je rougis et avale presque de travers. Je tousse un coup, me remettant les idées en places au passage - qui d'ailleurs commencent à être brouillées - et sourit.

« — Ne me remercie pas, c'est à toi que tu le dois, et seulement toi.

— Je sais, mais sans toi, je n'y serai pas arrivé. »

Je le regarde, un peu troublée et haussant un sourcil d'incompréhension. De quoi veut-il parler ? Il a pourtant tout les atouts nécessaires, et a clairement un don pour la musique, je ne vois pas en quoi c'est moi qui l'ai poussé à faire ça. Je n'ai pas le temps de finir ma phrase qu'il s'explique.

« — De quoi tu...

— Je veux dire, depuis le début. Sans toi, je n'aurai jamais réussi à me lancer sérieusement, il y a des années. C'est toi qui m'en as donné la force et le courage, c'est en te voyant que ça m'a aidé. »

Je sens ma mâchoire tomber et je reste muette un bref instant, avant de pouffer de rire, ne sachant pas quoi répondre. Mais qu'est ce qu'il raconte ? Il s'était lancé dans la musique bien avant notre rencontre, je ne vois pas de quoi il parle ni où il veut en venir, alors je préfère passer à autre chose rapidement, mes joues rosies de gêne. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j'ai toujours eu cette difficulté avec Colin. Cette attraction sans explications que je ressens en sa compagnie, et que j'ai toujours fait mine de ne jamais ressentir. En même temps, comment pourrais-je ?

Alors comme d'habitude, je passe à autre chose. Je pouffe bêtement et vais pour me resservir, mais Colin m'arrête en m'attrapant le poignet avant que je n'en ai eu l'occasion, et mon regard, cette fois réellement troublé, se tourne vers lui. Soudainement, l'ambiance du bar se calme un peu, et une musique se lance, les paroles venant se superposer sur celles de Colin.

sorry i didn't kiss you

« — Arrête d'ignorer ce que je te dis, dit-il sur un ton doux. Je sais que tu as toujours agi comme ça quand je réagissais de cette façon. »

Le bruit autour de moi semble s'être apaisé, et je ne sais pas si c'est l'alcool ou l'embarras qui me fait ça, mais je sens le stress doucement m'envahir la poitrine. Mon sourire a disparu de mon visage, mais sans pour autant laisser transparaître quelconque émotion, lorsque je rétorque.

« — De quelle façon ? »

but it's obvious i wanted to

Il me regarde bêtement, aucun son ne sortant de sa bouche. Nous nous regardons longuement, comme si nos regards devenaient inséparables. Comme si nous ne pouvions pas faire autre chose que nous regarder, droit dans les yeux. J'y décèle plusieurs émotions que je pense pouvoir qualifier de... peine ? D'amertume ? Cela me trouble, et il me parait une éternité qui s'écoule jusqu'au moment où il se résigne enfin, lâchant doucement mon poignet et soufflant du nez. Il secoue la tête, de façon presque imperceptible, un léger sourire en coin tout en détournant son regard. Mais à quoi joue t'il ? 

Je préfère ne pas relancer cette discussion un tantinet bizarre, même si mon cerveau me hurle de lui reposer la question. Soudain, je sens la tension entre nous devenir palpable, et je m'en veux presque pour ça. Je déteste quand ça nous arrive ; d'ailleurs, ça nous arrive un peu trop souvent à mon goût. Je veux bien ressentir une affinité déplacée à son égard, mais lui n'a pas le droit. Alors je ne comprends pas pourquoi il réagit de cette façon. J'entends la musique continuer, et les paroles s'ensuivent. Tout à coup, tout semble silencieux autour de moi, et mon esprit se perd dans le fond de cocktail qu'il me reste. Des secondes, des minutes s'écoulent, sans que je n'entende aucun bruit. Je perçois des flash de moments que j'ai pu vivre aux côtés de mes amis. Les cafés ensemble tôt le matin et très tard le soir. Les scènes ratées à cause de Josh qui s'amusait en plein tournage, ou bien les miennes parce que j'oubliais trop souvent mon texte. Les soirées improvisées sur le plateau après avoir fini notre journée, tous ensemble, riant aux éclats pour un rien. Je sens mon cœur se serrer à l'idée que tout ça soit finit, et pourtant j'aurai dû m'y faire depuis longtemps. Cela fait maintenant trois ans. Trois ans que tout est fini. Que ma plus grande histoire est terminée. Et pourtant, je sens encore saigner.

Je déglutis difficilement, n'entendant toujours qu'un long silence, lorsqu'une main se pose sur la mienne. Et comme si je me réveillais en sursaut d'une longue nuit, tout se réactive dans ma tête, j'entends à nouveau le brouhaha du bar et revoit de façon plus nette les néons au dessus de nous. Je lance un regard discret autour de moi et voit que personne ne m'a remarqué, tant mieux. Je tourne alors mon regard vers cette main qui vient de se poser sur la mienne, perplexe, avant de m'apercevoir qu'il ne pouvait s'agir que de la sienne, évidemment. Je longe doucement mon regard de sa main à son visage, en passant par tout son bras, étonnement dénudé. Je comprends qu'il a retiré sa veste, son cou ruisselant de quelques gouttes de sueur. J'entrouvre la bouche, mais les paroles de la musique reprennent le dessus. J'avais complètement oublié cette foutue musique.

you look so nice in your shirt

« - Jen, tu te sens bien ? » dit-il à voix basse, comme s'il ne voulait pas en informer les autres, un regard inquiet.

it's sad because it just hurts

Je prends une grande inspiration avant de hocher la tête, mon regard fuyant sa main posée sur la mienne. Je l'enlève doucement afin de ne pas le brusquer, avant de me servir un verre d'eau. Il fait beaucoup trop chaud. Je lui souris légèrement avant de me lever.

« - Je vais prendre l'air. Ne dormez pas avant que je revienne ! » dis-je en voyant leur état déjà bien avancé.

J'entends Josh bafouiller quelque chose, trébuchant presque alors qu'il est assit, et en rire. Je ne veux pas les inquiéter, ils sont ma famille, et je leur ai toujours caché mes maux. Pourtant, je sens mon cœur battre la chamade et se serrer dans ma poitrine. Je m'avance avec autant d'assurance que possible jusqu'à la porte à l'arrière du bar, afin d'être complètement seule et ne pas être dérangée par les passants. La porte mène sur une petite cour fermée avec un banc, mais je préfère rester debout. Une pluie fine tombe sur le sol, mais heureusement, il y a un porche. Je m'adosse au mur derrière moi et je sens l'air me caresser la peau. Quelques frissons me parcourent, mais ça me fait du bien. Je laisse parcourir mon regard autour de moi, analysant l'endroit où je me trouve ; à côté du petit banc en pierre se trouve de jolis rosiers ainsi que quelque tulipes. A quelques mètres, de l'autre côté de la cour, une sorte de petite fontaine, avec des ornements sculptés tout autour. Je sens mon esprit reprendre peu à peu le contrôle, amoché par l'alcool et les paroles de Colin. Je ferme les yeux et tente d'y repenser clairement, essayant de comprendre le sens de ce qu'il voulait dire.

i'd do anything for you

Je fronce les sourcils et râle, cette maudite musique résonnant encore à l'intérieur du bar. Elle ne devrait pas déjà être finie ? Je soupire en détendant mes muscles contractés, quand j'entends la porte s'ouvrir à côté de moi. Je sursaute légèrement, ne m'attendant pas à ça, quand j'aperçois des cheveux bruns que je ne connais que trop bien. Je déglutis et plonge mon regard dans le sien quand il se plante à quelques centimètres devant moi, s'appuyant sur le mur avec son épaule, les bras et les jambes croisés. Je reste adossée au mur, baissant doucement mon regard afin de le tourner vers les fleurs qui laissent tomber les gouttes s'écrasant sur leurs pétales. Alors que je pensais m'être rafraîchie, j'ai l'impression d'avoir toujours aussi chaud qu'à l'intérieur.

but would you do that for me, too?

Je ressens comme l'impression qu'il se tend à côté de moi, mais je ne relève pas. Je remarque néanmoins qu'il déglutit, comme s'il réagissait à la musique.

« — T'as toujours été douée pour ça. »

Je tourne ma tête vers lui, sans comprendre le sens de ses paroles, encore une fois et cela commence à m'agacer. Je fronce les sourcils et pouffe de nervosité. Pourquoi je réagis comme ça ?

« — De quoi tu parles ? 

— Cacher ce que tu ressens. Faire barrière à tes émotions. Depuis le premier jour, t'as toujours agis comme ça. Mais tu sais... »

Il fait une pause, comme pour choisir ses mots. Je ne le lâche pas du regard, intriguée, tandis qu'il regarde le sol.

« — C'est pas forcément ce qu'il y a de mieux à faire. »

Je pouffe, jusqu'à lâcher un petit rire sincère, détournant mon regard. Je balance mes bras en avant, laissant mes mains claquer sur mes cuisses de façon décontenancée.

« — Ah oui ? Parce que tu crois que le mieux à faire, c'est balancer tout ce qu'on ressent comme ça, sans se soucier de ce que les autres peuvent penser, sans se soucier des conséquences ? »

J'ai à peine le temps de rire qu'il renchérit, le visage un peu plus dur qu'auparavant, ce qui pour être honnête, ne me laisse pas indifférente.

« — Eh bien oui. Jen, les émotions, les sentiments, c'est important. Tu dois pouvoir dire ce que tu ressens sans te cacher tout le temps. Tu vas finir par te faire du mal. »

Je détourne un peu plus mon regard jusqu'à le braquer à l'opposé du sien, me mordant la joue. Une partie de moi sait qu'il dit la vérité, mais je ne peux pas m'y résigner. J'ai toujours fait comme ça, j'ai toujours caché ce que je ressens, pensant que ça ne servait à rien de dévoiler mes émotions.

« — Qu'est ce qui te fait dire ça ? »

Idiote.

Sans pouvoir me l'expliquer, mon regard se tourne sans que je puisse rien n'y faire vers le sien et je me sens absorbée par le bleu puissant de ses yeux. J'ai presque peur de sa réponse.

« — Je le sais. Ça se voit, Jen. Et je ne veux pas que tu te fasses du mal. Si tu veux dire quelque chose à quelqu'un, tu dois le dire. C'est important. »

Ses paroles résonnent plusieurs fois dans ma tête, comme si j'essayais d'en intégrer le sens. Je n'arrive pas à détourner mon regard, et j'ai l'impression que c'est pareil pour lui. Ou bien le fait-il exprès, pour m'aider ? Ne pas me gêner ? Ou en a t-il simplement envie ? Rien que cette pensée me tend. Je ne peux pas y croire, et pourtant j'aimerai. Cette partie de moi qui réfute tout ce qu'il y a de bon m'empêche de vivre. M'empêche de ressentir et de décrire, et j'avoue que je commence à n'en plus pouvoir. Finalement, j'ouvre la bouche pour au final la refermer aussitôt. Je le vois froncer les sourcils, sûrement frustré. Il me prend alors la main et je le sens la caresser délicatement avec son pouce. Mon regard se détache enfin du sien pour venir se poser sur nos mains, désemparée.

Non, je ne peux pas. Je déteste être dans cet état, ne plus être maître de soi, ne pas savoir quoi ressentir ni penser. C'est pour ça que j'ai toujours barré mes émotions, pour garder le contrôle et ne pas finir comme ça. Surtout avec lui.

« — Je n'y arrive pas Colin. Je ne peux pas. J'ai... Ça me fait trop peur. »

Je sens ma voix s'affaiblir légèrement, et je me racle la gorge. Je le sens resserrer son emprise sur ma main, et s'approcher d'un pas.

Trop proche.

J'ai envie de reculer, mais mon corps ne bouge pas. Je fronce les sourcils de façon imperceptible, troublée par mon propre comportement.

« — Je sais. Mais avec moi, tu n'as pas à avoir peur, tu le sais. »

Sa voix douce et calme apaise mon cœur, et je sens comme un poids tout entier se délivrer. Soudain, les larmes montent et je me fais violence pour les retenir. Pourquoi est-ce que tout est à la fois si simple et si compliqué avec lui ? Qu'est ce qui ne va pas ? Qu'est ce qui ne tourne pas rond chez moi, bon sang ? Je souris tristement, une larme roulant finalement le long de ma joue, épuisée par mes propres tourments. Je le sens bouger, et aperçoit sa main s'approcher de ma joue, essuyant ma larme avec son pouce. Je lui lance un regard timide avant de tourner la tête, m'essuyant moi même le visage. Je l'aperçois sourire du coin de l'œil, et je prends une grande inspiration.

« — C'est juste que... Je n'arrive pas à mettre de mots sur ce que je ressens. En fait, je dois dire que je ne sais même pas ce que je ressens. »

Je rigole bêtement, désespérée de moi-même et surtout gênée. Nous sommes toujours très proches, et la pluie prend en intensité, résonnant fortement désormais dans la cour. Il garde ma main dans la sienne et se redresse correctement afin de me faire complètement face.

« — Explique-moi. Quelles sont les émotions qui te traversent ? »

Sa voix résonne en moi, et je me demande comment peut-il arriver à toujours avoir cette voix si rauque et si douce à la fois. Nos regards ne se lâchent pas, et je sens ma respiration s'emballer légèrement.

« — Je ne sais pas. J'en ai beaucoup trop chaque jour, avec tout le monde. J'ai l'impression d'étouffer à cause de ce que je ressens. »

Je le vois sourire de façon sincère, comme s'il comprenait. J'entends les musiques du bar résonner plus fort et les voix de nos amis retentir encore plus. Je me sens presque bête, à être là, en train de pleurer dehors pour une histoire d'émotions alors que nos amis s'amusent et que je ne les ai pas vus depuis des années. Je relève la tête et me redresse, décidant soudainement de tout refouler, à nouveau. Je fais le tour de Colin afin d'accéder à la porte.

« — Rentrons, c'est ridicule. »

Mais il n'est pas de mon avis et m'attrape rapidement le bras, m'arrêtant net. Je le regarde, désemparée, et remarque une espèce de petite étincelle dans son regard qui ne fait que me troubler encore plus.

« — Non Jen, ce n'est pas ridicule. Tes émotions ne sont pas ridicules. » il fait une pause, desserrant légèrement son emprise sur moi qui était étonnement forte. « Explique-moi ce que tu ressens là, maintenant, avec moi. »

Sa voix est devenue plus dure, plus ferme, à mon plus grand étonnement. Je ne comprends pas et le fixe, égarée. Que cherche t-il à faire à la fin ? Où veut-il en venir ?

« — Je... »

A peine ma phrase commencée qu'il me tire vers lui, rapprochant nos corps dangereusement. Je fronce les sourcils, et le dévisage.

« — Il pleut. Mets-toi à l'abri. »

Je m'apprête à répliquer avant de me rendre compte qu'en effet, mes cheveux sont trempés. Je ne m'étais pas rendue compte que je n'étais plus sous le porche en voulant le contourner pour rentrer dans le bar, et soupire en me passant la main dans les cheveux. Je l'entends ricaner, et je le fusille du regard.

« — C'est pas drôle.

— Si, c'est un peu drôle. »

Si mes yeux étaient des armes il serait déjà mort, et il le voit bien. Il sourit, et se replace en face de moi. Je crois que je commence à étouffer à cause de sa présence également, je n'en peux plus de cette tension entre nous, et là encore je ne saurai pas mettre de mots là dessus. Mais peut être a t-il raison, et peut être devrais-je exprimer à voix haute ce que je ressens, peut être cela m'aidera t-il à comprendre ? Pourtant je ne sais pas le moins du monde comment m'y prendre, encore moins avec lui. J'espérais échapper à ses questions, mais je vois bien qu'il ne lâchera pas l'affaire et attend ma réponse sans se démonter un seul instant. Son regard perçant braqué sur moi me donne l'impression d'être minuscule, et je déteste ça. Mais je dois surmonter cette sensation malgré tout. Je lui fais confiance. Même si j'ai peur de ne pas réussir. De tout gâcher. Je prends une grande inspiration, réfléchissant soigneusement à quels mots employer.

« — Tu sais... C'est nouveau pour moi, d'exprimer ce que je ressens, même songer à le faire me paraît étrange. Mais... » Je vois qu'il ne me lâche du regard et cela m'exaspère. « Quand je suis avec toi... Eh bien, je... »

Ma voix se perd dans le bruit des gouttes s'écrasant sur le sol. Mon regard fuit, je le balade partout où je peux pour éviter le sien. Ça y est, je perds pied. J'ai cette boule au ventre et la gorge nouée que je ne connais que trop bien. La peur m'envahit, celle de ne pas savoir quoi dire et de perdre ceux auxquels je tiens. Cette peur horrible qui me tend, et qui me fait perdre mes moyens. Je serre les dents, consciente de l'image ridicule que je renvois, et me dire qu'il me voit dans cet état me dégoûte un peu plus. Je sens ma respiration s'emballer, quand il s'approche encore. Cette fois, je l'arrête tout de suite en posant ma main sur son torse et en relevant mon regard vers lui.

« — Stop, arrête-toi. Ne t'approches pas plus, s'il te plaît.

— Pourquoi ? répond-t-il au taquet, le regard fixe et sûr de lui, ce qui ne fait qu'augmenter mon désarroi.

— Parce que je ne peux pas supporter tant de proximité. »

Je le vois hausser un sourcil tandis que je fronce les miens face à cette réaction.

« — Avec tout le monde, ou avec moi ? »

Je compris tout de suite mon erreur et entrouvrit la bouche, ne laissant s'échapper qu'un bégaiement. Je remarque alors que ma main est toujours posée sur son torse et je la retire immédiatement avant de la ranger derrière mon dos, me forçant à soutenir son regard autant que possible. Je refuse de me démonter une nouvelle fois. Il est trop tard pour faire marche arrière, de toute façon.

« — Avec toi. »

Soudain, je crois déceler une nouvelle étincelle dans ses yeux, différente de la précédente. Je l'entends soupirer, et remarque son visage s'adoucir, ses traits devenant moins durs, mais aussi plus tristes. Je fronce à nouveau les sourcils, m'apprêtant à parler quand il fait de nouveau un pas en avant. Cette fois, je recule d'un pas également mais me retrouve bloquée entre lui et le mur derrière moi, hors du porche. Je n'ai plus qu'une seule issue, située à ma gauche. Je sens mon cœur s'emballer tandis que la pluie s'abat désormais sur nous deux.

« — Continue. »

Je sens les larmes monter en moi, je n'en peux plus de cette situation, je veux que ça s'arrête. Je les refoule une fois de plus du mieux que je peux, sans succès. Je me déteste pour être aussi faible, je ne suis même pas capable de refouler mes larmes plus de trois minutes. Une première perle ruisselle sur ma joue, suivie d'une deuxième, se mêlant à la pluie.

« — Colin, c'est... »

Ma voix s'étouffe en une sorte de sanglot, je me mords la lèvre pour m'empêcher d'en faire plus, me sentant tellement nulle et ridicule. Qu'est ce qui m'arrive ? Je ne me souviens pas avoir déjà été dans un état pareil face à quelqu'un. C'est lui qui me rend comme ça ? Ou est-ce le fait de me livrer ? Je suis perdue. C'est alors que je sens sa main soulever mon menton, et m'obliger à le regarder droit dans les yeux. La vision de ses cheveux mouillés dégoulinants sur son front et le bleu abyssal de ses yeux me plante un couteau de plus dans le cœur. Je fronce les sourcils en soutenant son regard, troublé par l'étonnante profondeur du sien. Il s'approche un peu plus encore, sans que je ne puisse bouger. Son torse est désormais à quelques petits centimètres du mien, ses lèvres arrivant au niveau de mes yeux. Je déglutis face à cette nouvelle vision, la mienne étant devenant floue à cause de la pluie. Je réprime un autre sanglot, lorsqu'il parle enfin.

« — Je sais ce que tu ressens. En ce moment, je veux dire. Je ressens comme toi. »

Mes oreilles semblent siffler et mon cerveau surchauffe. Je ne comprends rien à ce qu'il raconte. Comment pourrait-il comprendre ? C'est impossible. Pourtant c'est vrai, en y repensant, j'ai toujours remarqué l'étincelle dans ses yeux quand on se voyait et la façon de sourire que j'ai toujours trouvé différente en ma présence. Mais je ne peux imaginer que tout ça soit de la même intensité que ce que je ressens. Il ne peut pas, il le sait et je le sais. Alors comment ?

« — Tu... ressens comme moi ? Que veux-tu dire par la ? »

Il soupire à nouveau, ne lâchant pas mon regard, sa main soutenant toujours mon menton. C'est alors que je remarque enfin que lui aussi semble désemparé. Pourquoi je n'avais pas remarqué ça plus tôt ? Je le sens se tendre, et je vois surtout son poing se serrer.

« — Cette sensation de boule au ventre à tes côtés. Le fait que je n'arrive pas à soutenir ton regard, ou bien au contraire, me perdre complètement dedans. Cette envie omniprésente d'être avec toi. »

Sa voix s'est affaiblie, comme s'il ne voulait pas avouer ce qu'il venait de dire. C'est comme si mon cœur s'est arrêté un instant. Comment est-ce possible ? Ce n'est même pas imaginable. Non, je dois rêver. Il n'a pas le droit. Il doit se tromper.

Et s'il disait la vérité ?

Il relâche enfin mon menton, laissant retomber son bras le long de son corps, tandis que je le fixe, éberluée.

« — Mais, tu es...

— Je sais. » lâche t-il sans perdre un instant sur un ton agité, comme si cette réponse l'agacé. « C'est pour ça que je ne t'en ai jamais parlé. Parce que je sais que je n'ai pas le droit de ressentir une telle chose. Mais tout comme toi, je le cache depuis le premier jour. J'ai toujours ressenti ça. »

Je reste figée, bloquée, comme si le temps venait de s'arrêter. J'ai l'impression que le monde s'est arrêté de tourner, de vivre, et que nous, nous continuions cette discussion. Je suis complètement larguée, et pourtant c'est comme si je venais de tout comprendre, comme si un éclair venait de me frapper.

« — Alors pourquoi maintenant ? Pourquoi ce soir ? 

— Parce que je n'en peux plus de te voir souffrir pour quelque chose dont tu penses être la seule à ressentir. »

Pas une seule seconde, il lâcha mon regard, ce qui est d'ailleurs plus perturbant qu'autre chose. La pluie se calma enfin, et les nuages se dispersèrent. La lune vient nous frapper de sa lumière, éclairant enfin nos visages. J'y vis une véritable illumination, quand son visage tout entier s'éclaira. Je le vis sourire, inspectant minutieusement chaque trait de mon visage à la nouvelle lumière. Je me sens gênée, comme à nue face à ce regard que je connais pourtant par cœur. Je ne peux que détourner le mien, et il se racla la gorge, alors conscient de ce qu'il vient de faire. La situation s'éternise, et je commence sérieusement à perdre pied, mes jambes devenant de plus en plus fébriles.

« — C'était juste pour que tu saches.

— Super, et c'est censé m'aider, c'est ça ? Tu te rends compte de tout ce que tu viens de me dire ? Tu lâches ça comme ça et tu crois réellement que ça va m'aider à exprimer ce que je ressens ? »

Je m'énerve et je vois qu'il ne réagit pas mal. En même temps, c'est ce à quoi il devait s'attendre après une telle révélation. Sérieusement, je suis censée en faire quoi de tout ça ? Il ne se rend pas compte à quel point il vient de me rendre la tâche encore plus compliquée. Je lui en veux, il n'aurait pas dû faire ça. Il voit dans quel état ça m'a mise, et je remarque son regard s'attrister.

« — Non Jen. C'était pour te faire prendre conscience que tu n'es pas la seule dans cette situation et te prouver que tu dois parler. Je comprends ce que tu vis puisque je le vis moi même, et j'ai décidé de te le dire afin de me libérer de ce poids. C'est pour ça que je veux que tu fasses la même chose, et me dire ce que tu ressens, pour enfin te libérer de ce poids qui te ronge depuis trop longtemps. » Pour la première fois depuis de longues minutes, il baisse son regard. « Ça dure depuis bien assez longtemps. Il est temps de... » sa vois semble dérailler. « Il est temps d'avancer. Il est temps de se dire les choses clairement, pour pouvoir avancer sainement chacun de notre côté. »

Une claque.

C'est ce que je viens de me prendre. Une grande claque qui réveille. Une claque qui fait mal. Une claque qui te remet les idées en place bien comme il faut. Il n'a toujours pas relevé son regard vers moi, et je crois que c'est ce qui m'achève. Pourtant je reste debout, par je ne sais quel miracle. Je ne lâche aucunes larmes non plus, tout simplement car je suis comme bloquée. Je suis comme vidée. Plus rien ne peut sortir, plus rien ne peut se passer. Et puis à quoi bon dire ce que je ressens, à présent ? Est ce que ça sert vraiment à quelque chose, à part remuer le couteau dans la plaie ? Je viens d'apprendre qu'il ressentait la même chose que moi depuis tout temps, au même moment qu'il m'annonce vouloir passer à autre chose. Qui peut mieux faire en terme de dégringolade ? Parce que là, c'est clairement ce que je vis. Une dégringolade pure et simple vers les abysses. Il reprend avant que je n'ai plus le temps de m'apitoyer sur mon sort, relevant enfin son regard vers le mien.

« — Surtout, n'imagine pas qu'en te disant ça, ça efface tout ce que je ressens. Loin de là, en fait, je crois même que ça n'a fait qu'accentuer. » Je le surprends à serrer la mâchoire pour la première fois de notre discussion, et je fronce subtilement un sourcil, étonnée. Je crois déceler dans son regard un nouveau sentiment, et je n'ose même pas croire que c'est du désir. Mon cœur s'emballe de nouveau, et je pense sincèrement finir par l'arracher définitivement. « Ça fait des années que je ressens ça pour toi, Jen. Je suis vraiment désolé de t'annoncer tout ça de cette façon et ici, maintenant, mais soyons honnête, toi comme moi, nous savons que c'est impossible. Il est temps de se le dire, ça dure depuis bien assez longtemps comme ça. »

Je sais.

« — Je t'ai dit tout ça maintenant car je n'en pouvais tout simplement plus. Ni te de voir comme ça, ni de supporter tout ces sentiments interdits en moi, même après ces trois années sans s'être vus, car oui, rien n'a bougé, mes sentiments sont restés les mêmes. Et je sais bien que c'est égoïste mais... Je ne peux pas. Je ne peux plus. J'espère que tu me pardonneras. Je ne veux surtout pas te perdre, Jen. »

Il dit sa dernière phrase plus fermement que les autres, sur un ton étonnement plus confiant que le reste de ses paroles. A cet instant, tout a enfin prit son sens. Je comprends enfin, ou du moins mieux. Et j'ai beau être en colère, je ne peux pas lui en vouloir pour ça. Je me suis moi même voilée la face, tandis que lui a eu le courage de me dire tout ça, alors que moi, je me suis toujours cachée. J'ai toujours refoulé ces sentiments en moi, envers tout le monde, envers lui. Je ne peux m'en prendre définitivement qu'à moi-même. S'il a ressenti tout ça si longtemps, c'est que ça doit être sincère, autant que je le suis. Je ne peux pas lui en vouloir. Je n'ai pas d'obligations ni de responsabilités, alors que lui, si. Je surpris son regard à me supplier de répondre. Je me rends compte alors que je ne lui ai toujours pas répondu.

« — Je comprends, Colin, ne t'en fais pas. »

Non, en fait pas vraiment, mais j'essaie de garder ma voix le plus neutre possible même si j'ai l'impression que c'est peine perdue.

« — Au point où on en est, alors... Oui, ce que tu ressens, c'est ce que je ressens. Tu as vu juste. Et je l'ai toujours caché. Pour la simple et bonne raison que depuis le début, comme tu l'as dis, j'ai toujours su au fond de moi que c'était voué à l'échec. Et que c'était donc inutile d'en parler. »

Les nuages reviennent et les derniers rayons de la lune éclairent une dernière fois son visage attristé. Mon cœur se serre à nouveau face à cette vision qui me brise en milles morceaux.

« — Et tu n'as fais que confirmer mes pensées. Ce n'est pas ta faute, je sais. Si je n'exprime pas ce que je ressens, c'est par peur de tout ruiner, de perdre les êtres que j'aime car je ne sais pas comment m'y prendre. Et au final, j'ai peut être bien fait... Cela aura au moins retardé ce moment fatalement inévitable. » je souffle, tristement amusée par cette situation. Ça aura bien valu les années de souffrance. J'aperçois ses sourcils froncés, pas vraiment amusé par ma remarque, et finit par soupirer. « Mais c'est vrai que nous, c'est différent. Ça a toujours été différent. Tu as raison, dès le début, nous savions. » dis-je maintenant d'une voix douce, un sourire triste en coin tandis qu'il me regarde. « Nous savions que ce serait impossible. C'est précisément pour cette seule et unique raison que je n'ai jamais voulu t'en parler, ni à qui que ce soit, et que j'évitais soigneusement de répondre à tout tes sous-entendus, comme tout à l'heure. Parce que ça n'aurait servit à rien, et que je ne voulais pas tout gâcher. Pas encore. » je laisse s'échapper un soupire. « Mais quoi qu'il en soit, nous ne nous perdrons pas. Je ne veux pas te perdre non plus, Colin. Quoi qu'il nous arrive, je ne peux pas me permettre de ne plus t'avoir dans ma vie. Même après ça. »

Malgré l'obscurité nouvelle, je ne réussis qu'à distinguer un petit sourire en coin sur son visage le temps que mes yeux se ré adaptent à la luminosité. Je baisse le regard tandis que nos corps sont encore proches. Pourtant, maintenant plus que jamais, je n'ai pas envie qu'il s'éloigne. Tout ça est tellement contradictoire. J'ose espérer qu'il ressente la même chose, et comme s'il lisait dans mes pensées, il me le confirme bel et bien en s'approchant encore un peu plus, lentement. Nos corps se touchent désormais et je sens un tressaillement m'envahir, quelque chose de nouveau, quelque chose de spécial. J'arrive presque à distinguer son pouls retentir contre ma poitrine, tant nos sommes collés, et cela me perturbe de ressentir autant de joie face à cette situation inédite. Il lève sa main et la passe délicatement sur ma joue, comme s'il avait peur de me casser, ce qui en effet est peut être sur le point d'arriver. Je ne lâche pas son regard, et j'écarquille les yeux en voyant son visage approcher. Doucement, il vient déposer un tendre baiser sur ma joue, sa barbe rasée effleurant ma peau, des frissons me parcourant instantanément l'échine. Je ferme les yeux et le laisse faire, une partie de moi venant de se briser un peu plus quand je compris enfin que c'était en réalité un baiser d'adieu. Un adieu à nos sentiments. Un adieu à nous. A ce nous auquel j'ai rêvé toutes ces années durant.

Il se détache lentement de moi, caressant une dernière fois mon visage avec son pouce avant de retirer délicatement sa main et plongeant de nouveau son regard dans le mien. Je crois voir une nouvelle fois une étincelle dans son regard, et je ne saurai dire s'il était attristé ou heureux de ce geste. Je pris une grande inspiration avant de me décider à faire de même, venant poser ma main doucement sur sa joue, caressant de mon pouce sa barbe que j'ai toujours tant aimé. Il se courbe légèrement afin que je puisse l'atteindre et je dépose un baiser de la même intensité que le sien sur sa joue. Une envie irrépressible de venir me coller à lui m'envahît, mais je me fais violence pour l'en empêcher. C'est fou comme les scènes sur le plateau et cet instant sont complètement différents, et pourtant ce moment restera à jamais gravé dans ma mémoire, et je le chérirai plus que tout à chaque instant. Je sens ses doigts effleurer ma taille mais je me retire à temps. Nous nous écartons enfin d'un pas chacun, et nous sourions. Un sourire triste et douloureux. Un sourire à la fois satisfait et insatisfait.

Je me rends compte à cet instant qu'une page de plus vient de se tourner. Qu'un chapitre de plus vient de se terminer, et bon sang ce que ça fait mal. Je ne sais pas comment ça va se passer à l'avenir, mais une chose est sûre, nous ne voulons pas nous perdre. Nous allons faire des efforts, et nous surmonterons cette étape, j'en suis sûre. Et encore une fois, comme s'il lisait dans mes pensées, il hoche la tête avant de se reculer, cette fois pour de bon, se passant une main dans ses cheveux ténébreux. Je prends une grande inspiration et le regarde rentrer en premier. J'attends encore quelques minutes dehors, histoire de reprendre correctement mes esprits. L'air caressant doucement mes cheveux, je ferme les yeux et respire profondément. Quand je les rouvre, je regarde la lune qui éclaire à nouveau tout aux alentours. Cette lune blanche magnifique qui brille et baigne de lumière les endroits les plus sombres, elle qui est si lointaine et pourtant si proche.
Exactement comme nous deux.

Je souris, les yeux humides.

Je t'aimais.

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