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Chapitre 3


La nuit proche et la proximité du Nil apportent une fraîcheur bienvenue sous un grand nombre de tentes dressées dans l'urgence. Tout au fond du camp, je remarque un abri plus imposant que les autres, largement éclairé par des flambeaux. Avec l'espoir d'apercevoir le seigneur de Termes dans cet endroit, je me dirige rapidement vers les lumières. 

Des rires gras saluent mon arrivée.

— Tudieu ! La jolie puterelle ! soulignent quelques marauds sur mon passage.

Mieux vaut ne pas traîner autour de ces coquins et trouver promptement le maître des arbalétriers. En m'engouffrant à l'intérieur de l'immense toile tendue, je constate que la plupart des soldats, beaucoup de chevaliers aussi, sont occupés à jouer et à boire en compagnie de ribaudes. 

Elles ont sans doute suivi l'armée depuis Chypre. 

La maison de plaisir de Sens aurait presque les allures d'un couvent où des nones un peu folles se divertiraient, comparée à cet infâme bordel au cœur de l'île sur le Nil. Des femmes sont affalées sur des tréteaux, les seins et les cuisses à l'air, tandis que des hommes les besognent brutalement comme s'il s'agissait d'animaux. 

Je balaye les lieux d'un regard dégoûté, pour découvrir enfin le seigneur de Termes en fort bonne compagnie. 

Trois ou quatre donzelles, pas moins ! 

Au vu du spectacle, je songe à rebrousser chemin et retourner vers Damiette. Hélas, je ne suis pas au bout de mes surprises. Aurèle est attablé lui aussi, absorbé à s'enivrer, à lancer joyeusement les dés.

Morbleu ! Et moi qui le croyais en train de conter fleurette à maîtresse Hersende. Décidément, ce cousin s'avère un fichu sac de nœuds. 

Je m'approche et grogne dans son oreille :

— Dame nature a sûrement oublié de vous doter d'une cervelle ! Vous complaire ainsi dans la débauche, la pauvre Maîtresse Hersende en serait horrifiée.

Il manque de basculer par terre en me reconnaissant.

— Ada ! Que fichez-vous ici ? Et laissez cette gourgandine d'Hersende là où elle se trouve ! réplique-t-il, la voix pâteuse.

Ai-je bien entendu ? Les tourtereaux seraient-ils déjà en désaccord ? 

— Qu'avez-vous donc fait ? je demande hâtivement. Pourquoi traiter si mal une personne digne et méritante telle que maîtresse Hersende ?

— La drôlesse exige le mariage immédiat ! Il n'est pas question que je m'enfile une corde au cou de sitôt, s'emporte-t-il.

Autour de lui, une hilarité générale l'encourage.

— T'as bien raison, mon gars ! ricane un gros lard à moitié édenté.

Je ne suis pas certaine que de quelconques épousailles puissent le concerner, celui-là !

En dehors de l'abri, on s'affaire à rallumer les flambeaux éteints. L'obscurité est tombée sur le camp, je ne peux plus envisager de rentrer seule. Le seigneur de Termes parait trop accaparé par ses jouvencelles pour se soucier de moi. Il a d'ailleurs entrepris d'embrasser l'une d'elles à pleine bouche. 

J'attrape fermement l'épaule d'Aurèle.

—Cousin ! Il se fait tard ! Pourriez-vous m'escorter jusqu'à Damiette ?

Il se lève aussitôt de sa chaise en titubant.

— Belle cousine ! Mon épée est à votre service, hâble-t-il mollement.

Il tapote sa hanche pour attester ses dires et sentir un fourreau parfaitement vide.

— Euh... marmonne-t-il fiévreusement.

Inutile de chercher bien loin ! 

Le gros lard édenté brandit la fameuse épée en rigolant.

— Et oui, chevalier ! Tu l'as jouée, tu l'as perdue ! 

C'est le moment où un affreux convoi pénètre sous l'abri. Une très jeune fille a les mains liées au bout d'une longue corde, un homme tire dessus à chaque fois qu'elle faiblit pour le suivre.

Bernard de Congast !

Ce monstre a trouvé une proie sans défense. 

Malgré la peur, mon sang ne fait qu'un tour, et je me précipite pour libérer la malheureuse.

— Enfuie-toi, vite ! lui dis-je en arabe.

C'est une petite Bédouine, presque une enfant. Ses sombres prunelles sont emplies de reconnaissance. À moitié nue, elle grelotte sous ses hardes. De froid autant que de terreur, sans doute. Je la couvre de mon manteau, puis la regarde filer à toutes jambes.

Sa course est soudain brisée en plein élan par le carreau d'une arbalète. Il s'est fiché profondément à l'arrière du crâne de la petite, la tuant sur le coup. 

Son forfait accompli, Congast hausse les épaules sous les mines effarées de l'assistance.

— Cette morveuse était une saleté d'espionne. Ces larrons de mécréants errent dans le camp pour renseigner le sultan sur notre nombre exact. À ce que l'on dit, il chercherait les moyens de sa revanche, offrant un besant d'or pour chacune de nos têtes.

Un murmure d'effroi parcourt l'intégralité de l'abri, Congast affiche un rictus satisfait sur son abominable figure.

— Les espions du sultan parlent à la fois notre langage et celui des mahométans !

Il pointe dangereusement son arbalète réarmée vers moi et Aurèle.

— Cette femme s'est exprimée en arabe ! C'est une bâtarde des étrangers qui ruinent nos souverains pour acquitter les passages en Orient sur leurs bateaux, quand nous donnons avec joie notre sang pour le Seigneur. Pourquoi a-t-elle aidé une espionne du sultan ?

Le murmure s'est intensifié, on me dévisage avec un mélange de rage, de concupiscence. On commente aussi lourdement mes attraits, peut-être destinés à masquer de mauvaises intentions. 

Congast est ravi de son effet sur la foule en colère.

— Mes bons amis ! Notre sécurité à tous me préoccupe ! Je propose que nous menions cette femelle à l'écart pour l'interroger. Si elle est coupable, mon fouet saura lui faire chanter ses méfaits. Et si elle est innocente, Dieu reconnaît toujours les siens.

Le monstre pense gagner une vengeance en me jetant en pâture à d'immondes pourceaux. En ce siècle où je vis, les femmes ont quelquefois le tort d'être trop belles pour paraître honnêtes. Les soldats se rassemblent autour de moi, excités à l'idée de me dénuder, de voir couler mon sang afin de me tenir à leur merci. Me violenter à plusieurs aussi et finalement me tuer, puisque j'aurais tout avoué. Ils savent combien la chair féminine se montre fragile sous une lanière de cuir qui la supplicie. 

Dessoûlé, Aurèle a compris le danger.

— Personne n'approche de ma cousine ! rugit-il vaillamment.

Sans armes, à un contre cent, il est quasiment certain de mourir. 

Une voix retentit alors, celle d'un homme avec un fort accent italien.

— Nous partageons cet avis ! Chez nous, les gracieuses damoiselles sont honorées, il n'est pas question de les brutaliser.

— Voyez, mes frères ! crache vicieusement Congast en désignant l'Italien et ses compagnons. Les agents des serpents Visconti, foutus ennemis de la chrétienté, protègent la suspecte. C'est bien la preuve que nous attendions !

L'homme a envoyé une épée à Aurèle, qui s'en saisit adroitement.

— Restez derrière moi, cousine ! ordonne-t-il.

L'Italien s'est avancé devant Congast, sans la moindre crainte.

— Nous servons les patrons des nefs affrétées pour les expéditions de ton roi, nous n'avons pas apprécié tes propos. Un vaurien tel que toi pourrait éternellement regretter d'avoir osé prononcer le nom des seigneurs Visconti, menace-t-il.

— Ça suffit ! 

Le timbre puissant d'Olivier de Termes a résonné fort aux oreilles de tous.

Ses arbalétriers sont en position de combat et la populace enivrée se disperse lentement. Elle a cherché à mordre là où il valait mieux ne pas mettre son nez. Congast lâche un juron, mais n'insiste pas face au maître des arbalétriers. Il quitte les lieux, à mon grand soulagement. 

Olivier me couve d'un regard sévère.

— Ada ! Vous n'avez rien à faire ici ! Surtout la nuit, quand je n'ai toujours pas organisé la garde du camp.

— Vous avez tout à fait raison, messire ! renchérit Aurèle avec autorité. Je m'en vais de ce pas ramener ma cousine à son logis, la pauvre souffre parfois d'une absence totale de cervelle.

Je crois bien que je vais arracher de mes mains l'épaisse tignasse de ce maudit crétin. Même si, une fois encore, il a fait preuve d'un grand courage en vue de sauvegarder ma vertu et ma vie.

***







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