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Tchikita

Une nuit d'orage. Un amour naufrage. Une rancune sans âge.

— Tchiki... TCHIKITA !

Un homme foudroyé. À bout de souffle, le cœur battant. Prêt à tout pour la récupérer.

— Tchiki... TCHIKITA !

Des lumières vacillantes. Un rythme effréné. Un parking mal éclairé.

— Tchiki... TCHIKITA !

Le tonnerre, son cri qui fend l'air... Un éclair.

— Tchiki... TCHIKITA !

Une femme. Un homme. Deux âmes qui slaloment.

— Tchiki... TCHIKITA !

Ses pieds qui glissent sur l'asphalte mouillé. Un poursuivant prêt à tout pour la rattraper.

— Tchiki... TCHIKITA !

Elle est petite ! peste Julian.

Il devrait pouvoir la coincer : il n'a qu'à la plaquer au sol. Il peut y arriver, non ? Il a joué au rugby, quand il était jeune. Ça n'a duré qu'une semaine, mais il se souvient des gestes de base.

Il croit.

Alors que le jeune homme cherche un moyen de la neutraliser, sa cible le surprend et se tourne vers lui, le scrutant d'un regard qu'il ne doit pas croiser.

— On va voir si tu cours aussi vite la tête baissée, le nargue-t-elle, essoufflée, à quelques mètres de là.

De là où il se tient, il a du mal à mesurer la distance qui les sépare. Résultat : Tchikita va le semer.

Ou le tuer. Encore quelques millimètres, et ses yeux tranchants comme des lames de rasoir l'auraient découpé en morceaux.

Ce n'est pas sa faute : elle n'est pas devenue meurtrière par gaieté de cœur.

Suicidaire, Julian se risque à l'observer, dardant sur elle des iris noircis par de longues et tristes nuits d'insomnie. Elle lui a manqué.

Il donnerait tout pour s'approcher d'elle et de ses longs cheveux noirs, mais il ne peut pas : elle a le regard qui tue, Tchikita.

Elle est agile, aussi. Avant qu'il ne puisse prononcer le moindre mot, elle enroule un pied autour de sa cheville et le fait basculer en avant, jusqu'à ce que le bitume rencontre son amertume.

Malgré la douleur, un sourire s'étire sur les lèvres de Julian. Tchikita a fait du rugby pendant deux ans, elle. Elle est douée à ce jeu.

— T'as pas fini de me courir après, Jul ?

— Jamais.

Il la pousse à son tour, s'astreignant à garder les yeux fermés. Elle s'écroule à ses côtés, épuisée, et Julian se délecte de son rire, galvanisé par les éclats de sa voix.

Malgré le temps, malgré l'adversité, malgré leurs luttes opposées, Tchikita n'a pas oublié qu'ils se sont aimés. Alors, mue par un désir qu'elle ne parvient plus à réfréner, elle l'embrasse.

Aveuglé, Julian se laisse aller à son étreinte fiévreuse, passionnée, conscient que ce n'est pas pour ses beaux yeux que Tchikita s'apprête à mettre fin à une cavale qui dure depuis des mois.

Son ancienne amante n'est pas dans le même délire que les filles qu'il a l'habitude d'embarquer : elle est vicieuse, séductrice, et diablement sournoise. Julian le sait bien : il s'y est laissé prendre plus d'une fois... mais ça ne l'empêche pas d'espérer, de croire qu'il peut la récupérer : lentement, très lentement, il enfonce une main dans sa poche et en extrait une corde épaisse mais usée, priant pour que Tchikita cesse de lui résister.

Un, deux, trois baisers échangés.

Autour d'eux, le parking est plongé dans un silence simplement entrecoupé de coups de tonnerre de plus en plus passagers.

Lorsque la foudre frappe à nouveau, à quelques kilomètres de là, Julian saisit sa chance et plaque la jeune femme au sol, attachant ses poignets au moyen d'un nœud simple qu'il a répété durant des années. Pour ce jour, pour cette nuit, dans l'espoir de la retrouver.

Elle lui donne un ou deux coups au passage, mais il s'en fiche. Tchikita est là, et il ne compte pas la laisser lui filer entre les doigts.

— Tu vas m'emmener à ton boss, c'est ça ? lui crache-t-elle au visage.

Il frotte sa joue contre sa manche, nullement impressionné. Elle a déjà fait pire.

— Tu veux que je te bâillonne, peut-être ?

— Ce serait pas la première fois, réplique-t-elle, un sourire s'étirant sur ses lèvres gercées.

— Raison de plus pour que tu la fermes.

Julian la contemple un instant, désarçonné par sa beauté. Sa peau mate, la longue cicatrice qui recouvre son front, la fossette au creux de sa joue... Chaque marque de son corps lui rappelle un souvenir, vestige du temps où ils étaient heureux, tous les deux.

— Si tu touches à une mèche de mes cheveux, je te pète les dents. Compris ? siffle-t-elle, furieuse.

— Essaie de mieux viser, cette fois.

Il la maintient fermement au sol, attendant qu'une des berlines de son boss – Maone – vienne les récupérer.

— Je bosserai pas pour lui.

— T'as pas vraiment le choix, Tchiki.

— Et surtout pas avec toi, poursuit-elle pourtant, faisant fi de son ressentiment.

Julian esquisse un mouvement en arrière, chancelant. Si la plupart des gens sont terrifiés par Tchikita et ses yeux lasers, lui, ce sont ses mots qui le mettent à terre.

⚡⚡⚡

— J'te sers quoi, Ju ?

Le jeune homme jette un coup d'œil à Debra, une barmaid provocatrice. Ça fait six mois qu'elle essaie de lui sauter dessus – depuis qu'il a rejoint la bande de Maone, en fait –, mais sa tresse à la Tomb Raider et son maquillage peu estompé ne lui inspirent rien.

Il n'y a qu'une fille qui compte pour lui : Tchikita.

— Un Martini.

Son ton est plus froid que d'habitude, mais il ne veut pas que Tchiki croie qu'il entretient une liaison avec Debra.

— C'est comme si c'était fait, Juju !

Nan, vraiment pas.

Son cocktail en main, Julian quitte le bar et monte à l'étage, dans le carré VIP. Tchikita ne l'a pas loupé : une traînée de sang tâche sa chemise blanche, exposant sa traîtrise.

Julian sait qu'il devrait la laisser vivre sa vie et cesser d'arpenter les bas-fonds de la ville pour la chercher, mais il n'y peut rien : son amour n'est pas sain. Il est égoïste, vil, nocif... mais vrai, pur à sa manière.

Dès la première gorgée, le vermouth lui brûle les lèvres. Il aimerait paraître détendu, se la jouer cool auprès de ses pairs, sauf qu'il est terrifié par la tempête que son obsession vient de déclencher.

En bas, derrière la porte blindée au fond de la boîte, Maone essaie de convaincre Tchikita de rejoindre son gang. Hacking, trafic d'organes... Tout est bon pour se faire du fric, et avec un atout comme elle dans sa manche, le boss est convaincu qu'aucun flic, aucun lascar ne pourra lui résister.

Ce raisonnement dégoûte Julian, mais c'est le seul moyen qu'il a trouvé pour la garder auprès de lui : travailler à ses côtés.

Pas très futé, comme stratagème, mais il a le mérite d'exister.

Alors qu'il sirote son martini, accoudé au premier fauteuil qu'il a trouvé, les battants s'ouvrent et Tchikita apparaît. Julian baisse la tête, persuadé qu'elle a décimé Maone et sa bande.

Pourtant, il n'en est rien.

— T'as reçu une promotion ? s'étonne-t-elle depuis la piste de danse. La dernière fois que je t'ai croisé, t'étais videur à l'entrée.

Julian adopte une moue narquoise. Pas compliqué de monter en grade, par ici : il suffit d'être fêlé et désespéré pour qu'aucun principe, aucune morale ne vous arrête.

La vérité, c'est qu'il n'est qu'un minable. Il se plie en quatre pour une fille qui le fuit, menace des gamins pour des histoires de came qu'il ne consomme même pas et dort dans un taudis qui menace de s'écrouler au moindre coup donné dans le mur.

On peut difficilement faire plus pourrie, comme vie.

Mais, aveuglée par les diamants en toc de la boule à facettes du club, Tchikita le contemple de ses yeux dorés, fascinée. Ses yeux. Deux joyaux, deux éclairs dans la nuit. Ça fait une éternité qu'il ne les a pas vus.

Il croit un instant que c'est un regard d'adieu qu'elle lui lance, doux et vaguement amoureux, avant de comprendre que le p'tit génie de Maone a encore frappé.

Basile, qu'il s'appelle.

Un crack capable de déjouer n'importe quel piège en dix secondes. Il s'entraînait pour les championnats du monde de Rubik's Cube, avant que le boss le recrute.

Depuis le temps que Maone essaie de mettre la main sur Tchikita, Julian aurait dû deviner qu'il avait fait bosser le mioche sur un prototype de lentilles capables de bloquer sa vue assassine. Jusqu'à ce que Tchikita les retire, bien sûr. Là, Julian ne donne pas cher de leurs peaux.

Il ignore encore pourquoi elle a accepté de se plier à la volonté de Maone, mais son air fermé et ses poings serrés laissent penser que son plan a un rapport avec lui... et que Julian risque de morfler.

Long time no see ! lâche-t-il, nerveux.

Pathétique. Ce n'est pas en se cachant derrière une phrase de ricain que son malaise va s'envoler. Le regard de Tchiki est peut-être mortel, mais il est avant tout désarçonnant. Surtout pour Julian.

— Si tu me la fais à l'envers...

— Calme-toi, Jul. Je suis pas là pour toi.

Le jeune homme a à peine le temps de lui adresser un doigt d'honneur qu'elle pose ses ongles noirs sur l'épaule du nouveau venu : Basile.

Évidemment. De tous les crétins de la boîte, il a fallu qu'elle jette son dévolu sur son protégé, un rejeton pas fichu de se raser correctement. Julian ne compte plus les fois où il a tartiné ce marmot de mousse au pamplemousse.

S'il avait su, il lui aurait planté une lame en pleine gorge.

Autour de lui, ses acolytes se pressent contre la rambarde. Ils veulent tous capter le regard de sa belle, juste un instant, dans un vain espoir de paraître important.

— Julian ! aboie Maone en sortant à son tour du coffre-fort. La lâche pas, OK ? On a un gros coup à jouer, demain, et j'ai pas envie qu'elle nous fausse compagnie pendant la nuit.

Jul secoue la tête, et rejoint la troupe de dégénérés sur la piste de danse. Le patron n'a pas de souci à se faire. Ça fait plus de trois ans qu'il ne la quitte plus d'une semelle, désireux de comprendre, envieux de l'entendre.

Que s'est-il passé pour qu'elle disparaisse une nuit et l'esquive un matin, alors qu'ils venaient de former des projets, des plans sur la durée ?

Comment ses yeux doux sont-ils devenus des yeux fous, des yeux meurtriers qu'il persiste pourtant à aimer ?

— Je préférerais qu'on m'attache à l'arrière d'un camion lancé à 120 km/h sur l'autoroute plutôt que de le suivre, décrète-t-elle lorsqu'il parvient à sa hauteur, dévasté par sa beauté, charmé par son sourire masqué.

— Ça peut s'arranger, rétorque-t-il en lui empoignant le bras, conscient que sa proie est vive et qu'il lui suffit d'un battement de cils ou d'un coup bien placé pour lui échapper.

Julian a beau jouer les prédateurs, il est faible... si faible que quand Tchikita se dégage de son emprise et l'entraîne à l'extérieur, tout laisse à penser que c'est lui qui est chassé.

— J'te préviens : ce soir, tu dors par terre.

— Comme tu voudras.

Il s'efforce d'adopter un air détaché, mais au fond, il triomphe. La fame, le blé... il n'en a jamais eu rien à carrer. Tout ce qui l'intéresse, tout ce qui l'a toujours intéressé, c'est elle.

— Ton carrosse, annonce-t-il en lui ouvrant la portière passager de sa caisse, une Aston Martin défoncée par les rixes et les courses-poursuites.

— Je m'attendais à pire, ironise-t-elle en contournant la décapotable pour s'asseoir... à la place du conducteur.

— Même pas en rêve !

— Jul... minaude-t-elle en penchant sa tête sur le côté, certaine qu'il va finir par céder.

Elle a raison. Il ne faut qu'un coup d'œil inconscient pour que Julian plonge dans son regard et, désarmé, s'enfonce dans le siège passager.

— Je savais que ce serait facile.

Il relève la tête et rencontre à nouveau ses yeux dorés, éclairés par les doutes et les faux-semblants.

Les siens, pour la plupart.

Le manège se poursuit pendant quelques secondes, jusqu'à ce que la jeune femme soupire et lui demande de baisser la tête. Julian proteste, mais elle ne lui laisse pas le choix et manque de l'assommer en encastrant sa tête dans la boîte à gants. Sans rien capter à ce qui se passe, il renifle bientôt une odeur de poudre, annonciatrice d'un désastre à venir.

— Ferme les yeux, imbécile ! Je veux pas te couper la tête par accident.

La comparaison ne s'y prête pas, mais en cet instant, Tchikita a tout d'une reine des cœurs, pour lui.

Pour le reste du monde, pourtant, elle reste un monstre. Une Méduse des temps modernes, plus tranchante et moins repentante.

— C'est bon, j'ai terminé.

Il se redresse, priant pour que sa chère et tendre n'ait pas décapité l'un des gars de Maone.

— C'était qui ?

— Une taupe qui bossait pour Zercone.

Zercone. Le chef du gang rival.

— Il a collé un micro sous le bar, quand on est sorti, et je suis quasi sûre que ta voiture est infestée de mouchards. À ta place, je serais pas rassurée.

— Je suis loin d'être une poule mouillée, Tchikita.

— Je le sais bien.

Sans que Julian ne la quitte des yeux, elle tourne la clé dans le contact et appuie sur la pédale d'embrayage, prête à s'engager sur une route sombre que ses yeux seuls suffiraient à éclairer.

⚡⚡⚡

Au matin, l'orage est passé, la tempête annoncée, et Julian se réveille au son des gouttes de pluie. Comme promis, il a dormi à même le sol, en lieu et place du seau d'eau chargé de colmater la fuite du toit.

À côté de lui, sur le lit, pas de ronflement ni de grincement agaçant. Tchikita est partie.

Quel abruti ! Il pensait vraiment qu'elle allait rester là, dans cette chambre miteuse, à lui tenir la main et lui chanter une berceuse ?

Depuis qu'elle a subi la manipulation génétique à l'origine de son regard meurtrier, leur histoire d'amour appartient au passé, et aucun souvenir, aucun mot doux n'a pu la ranimer.

Comment ? Julian ne l'a jamais su, même s'il a une idée du pourquoi.

La jeune femme est un objet, pour les autres. Une arme destinée à tuer. Mais pour lui, elle reste cette amie d'enfance avec qui il a grandi et pour qui il s'efforce d'être présent, même s'il a conscience qu'elle ne partage peut-être plus ses sentiments.

Et maintenant, elle a disparu. Encore.

Julian s'adosse au lit, dépité. Il aurait bien marché jusqu'à sa fenêtre pour vérifier que sa voiture aussi s'était volatilisée, mais il est fatigué.

Fatigué de la traquer, fatigué de s'acharner à suivre une âme qui ne veut probablement pas être aidée, fatigué de ce jeu d'egos, fatigué de toujours risquer sa peau.

Si ce n'était pas pour elle, ça ferait des années qu'il l'aurait abandonnée. Il aurait loué un appartement digne de ce nom, et aurait même adopté un chien.

Ou un poisson. C'est cool, les poissons.

Dépité, le mafieux lâche un long et profond soupir de frustration. Il aurait continué à s'apitoyer sur son sort pendant encore longtemps, si la porte ne s'était pas ouverte à la volée.

— Je vois que la marmotte est réveillée ! ironise Tchikita en se jetant sur le matelas, un sac de sport à la main.

— Je vois que la fugitive est revenue...

— Faut dire que t'es pas un très bon vigile.

Son ex ne dit rien. Elle marque un point.

— J'suis passée prendre quelques affaires chez moi, explique-t-elle en branchant son fer à lisser à la seule prise du studio, près du lit. T'as pas de salle de bain, ici.

— Maone m'aurait jeté, si t'étais pas rentrée, lance-t-il, passablement agacé.

Julian n'a jamais aimé les diversions.

— C'est pas mon problème. T'avais pas qu'à me coffrer.

Il serre les dents. S'il y a bien un jeu auquel Tchikita excelle, c'est celui des mots. Elle gagne à chaque fois, et Julian ne parvient jamais à lui en vouloir très longtemps.

— T'aurais pu ramener des croissants, marmotte-t-il en désespoir de cause.

— T'as qu'à en chercher toi-même, si t'en veux tant.

— C'est quoi, ton plan ? Nous décimer, ou me malmener pour m'être accroché à toi toutes ces années ?

Tchikita agrippe le fer à lisser, l'air pensif, comme si elle réfléchissait sérieusement à sa question.

En l'observant agiter ses doigts vernis de bleu, Julian se demande comment elle a changé de manucure aussi rapidement. Elle ne se maquille jamais, mais ses ongles parfaitement ciselés, combinés à sa longue chevelure brune, suffisent à l'ensorceler.

Avec ou sans yeux mortels, Tchikita est la même, prouvant à qui veut bien la voir qu'elle est bien plus que ce que son don ne laisse présager.

Julian observe ses propres mains, terreuses et rougies par les coups échangés avec ses adversaires. La plupart du temps, il se dit que sa quête ne rime à rien, que Tchikita ne lui répondra pas, qu'il ne la rattrapera pas. Mais aujourd'hui, c'est elle qui le rejoint, hésitant manifestement à se rapprocher encore ou à lui coller son fer à la figure.

Elle le teste. Il recule.

Son souffle s'accélère, des gouttes de sueur perlent sur son front, mais Julian tient bon. Tchikita ne lui fera pas de mal. Ils ont trop souffert, ils se sont trop aimés pour qu'elle décide de l'abandonner.

Elle a eu de multiples occasions de le fusiller du regard, sans y arriver. Parce qu'elle ne l'a jamais souhaité, parce qu'elle ne l'a jamais visé.

— J'en ai marre de courir... murmure-t-elle, plus sincère qu'elle ne l'a été depuis une éternité. J'en ai marre de te fuir.

Julian reste sans voix. Il pensait qu'elle ne lui répondrait pas.

— Et si je te dis que je ne te crois pas ? articule-t-il difficilement, amorçant un mouvement en avant.

— Je te demande pas de le faire.

Sans lui laisser le temps de se raisonner, elle attrape sa main et dépose un baiser sur ses doigts boursouflés, déformés par une lutte enragée, la seule qui l'ait guidé : la retrouver.

Coûte que coûte, doute après doute.

— J'ai un cadeau pour toi.

Le jeune homme hausse un sourcil, intrigué. Vu la pochette qu'elle sort de son blouson, il suppose que ce n'est pas un croissant.

— Mon premier contrat. Émouvant, tu trouves pas ?

Il tente de s'en emparer, mais Tchikita le devance et pose le fer brûlant sur son bras.

La douleur se diffuse dans son coude, sa paume, son épaule, mais Julian retient son cri. Sa belle a des limites, et même s'il en ignore tous les contours, il a conscience que son impétuosité fait partie des lignes à ne pas franchir.

— Maone préférerait que j'en sois informé, tente-t-il pourtant, la défiant de ses iris mordorés.

— Pas cette fois, crois-moi.

Et elle se faufile à l'extérieur, le laissant là, pantois, à se demander si elle l'abandonne encore une fois. Alors il la suit, persuadé qu'elle l'a déjà fui... mais Tchikita l'attend, appuyée contre la carcasse de sa voiture.

— Ça veut pas dire que tu ne peux pas participer, t'inquiète. J'ai besoin d'un chauffeur.

Un chauffeur, bien sûr... Que sait-il faire, à part la suivre ?

— Pour aller où ?

— Au QG de Maone, précise-t-elle en s'installant à l'arrière. Si j'étais toi, j'éviterais de lorgner le rétroviseur intérieur.

Ses mains se figent sur le volant. Julian voudrait nier, la raisonner, mais il sait que c'est inutile. Tchikita veut se venger, et il ne peut rien faire pour l'arrêter.

— Ça va mal tourner...

— Je suis pas le toutou de Maone, Julian.

Il ne réplique pas. Il voudrait lui donner tort, mais la vérité, c'est qu'elle a raison.

— Te trompe pas de chemin.

Ça ne risque pas ! Après dix minutes de route, il ne lui reste qu'à tourner une fois à droite, puis une fois à gauche. Ils y sont presque, maintenant.

— Tu vas me tuer, moi aussi ?

— Seulement si tu continues de me traquer.

— Jusqu'ici, ça m'a plutôt réussi, susurre-t-il, conscient que plus rien ne le sépare de ses yeux assassins.

— Je vais épargner Basile, annonce-t-elle lorsqu'ils arrivent au parking du club. Pour les lentilles.

Julian reste interdit. S'il se met à parler, il va dire quelque chose qu'il risque de regretter, et il ne veut pas laisser la jalousie gâcher les quelques secondes qu'il lui reste en sa compagnie... alors il prend sur lui.

— Merci, chuchote-t-elle avant qu'ils pénètrent dans la boîte.

— Pour ?

— M'avoir appris à m'accepter, au lieu de me rejeter.

Julian lui aurait bien rétorqué que c'était facile, puisqu'il n'avait jamais cessé de l'aimer, mais Tchikita ne lui en laisse pas le temps et se faufile à l'intérieur, le laissant seul à l'entrée.

Elle n'a peut-être pas prévu de le tuer, finalement. Pas aujourd'hui.

⚡⚡⚡

Derrière la lourde porte en acier, les cris fusent, les corps tombent.

Une fois... deux fois... huit fois.

La même ritournelle se répète, prenant des accents différents à chaque couplet – Julian croit même reconnaître la voix de Debra, au milieu des hurlements.

Il ne la regrettera pas.

— Hey ! On va les acheter, ces croissants ? J'ai pas trouvé Basile, et je crève la dalle !

Le mafieux sursaute, surpris. Il pensait que Tchikita allait sortir par la porte de derrière, comme d'habitude. Pour une fois, il ne l'en aurait pas empêché. Il est temps qu'il respecte sa liberté.

— Je croyais que tu en avais marre de courir... hésite-t-il, suspicieux.

Mais elle lui tend la main, sans le quitter des yeux.

— C'est plus sympa de fuir à deux. 

« Tchikita » est une courte nouvelle inspirée de la chanson de Jul, Tchikita. 

https://youtu.be/qmtWgkxMlRw

Elle a été rédigée à l'occasion d'un défi lancé par l'équipe du programme Wattpad Stars (WattpadFrancais). L'objectif ? Écrire un texte à partir d'une musique comportant des paroles, peu importe la langue. 

Je n'arrivais pas à choisir parmi mes titres préférés, alors j'ai privilégié l'humour et constitué une rapide liste dans laquelle se trouvait le morceau de Jul. 

Comme Jul est l'un des artistes favoris d'Émilie Jaouen, le personnage principal des AMOURS ÉPONYMES, je me suis laissée tenter par le clin d'œil... et voilà le résultat ! 🥰

C'était un exercice très intéressant, qui m'a aidée à sortir de ma zone de confort. Je vous le recommande vivement si vous êtes en panne d'inspiration ou si vous souhaitez vous essayer à un nouveau genre !

Et vous ? Quelle chanson auriez-vous sélectionnée ? 🎶

Vous préférez lire/écrire : 

– avec

– sans

musique ?

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